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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 10:20

ITALIE

Que restera-t-il de Berlusconi ? Tout

Silvio Berlusconi a été déchu de son mandat de sénateur le 27 novembre, à l'issue d'un vote très attendu. Le Cavaliere n'en sera pas moins toujours aussi nuisible, selon l'éditorialiste Barbara Spinelli.

La tentation sera grande, après le vote sur l'exclusion de Berlusconi du Sénat, de clore la double décennie berlusconienne [il a été quatre fois président du Conseil en vingt ans] en la mettant entre parenthèses. C'est une tentation que nous connaissons bien : une fois l'anomalie neutralisée, on revient à la normalité. Comme si l'anomalie – une digression momentanée – ne nous avait jamais habités.
 
En 1944, c'est non pas un Italien mais un journaliste américain, Herbert Matthews, qui déclara dans les colonnes de la revue littéraire Mercurio d'Alba de Céspedes : "Vous ne l'avez pas tué ! Loin d'être mort, le fascisme a continué à vivre dans la tête des Italiens. Bien sûr, pas dans les mêmes termes qu'hier, mais dans la manière de penser, d'agir."

Berlusconi : une drogue qui a fasciné la société entière
 
L’infection, notre "mal du siècle*", a perduré longtemps. Cela vaut aussi pour la prétendue chute de Berlusconi. C'est un soulagement de savoir qu'il ne sera plus déterminant au Parlement et au gouvernement. Mais le berlusconisme, lui, est toujours là. Et ce ne sera pas facile de se désaccoutumer de cette drogue qui a fasciné non seulement les hommes politiques, les partis, mais la société tout entière. Sylos Labini [économiste italien] l'avait dit en octobre 2004 : "Il n'y a pas d'un côté le pouvoir politique corrompu et de l’autre une société civile saine." Si la société avait été saine, elle aurait résisté tout de suite à l'ascension du chef, qui fut, au contraire, irrésistible : nous sommes tous immergés dans la corruption, avertit Sylos.
 
Je dis "la prétendue chute" parce que, après la déchéance, le berlusconisme va se poursuivre. Cela signifie que la bataille continue aussi pour ceux qui aspirent à reconstruire la démocratie et pas seulement à la stabiliser. Les vingt ans de berlusconisme [la presse italienne et ici Barbara Spinelli désigne cette période par le mot "Il Ventennio", en référence au "ventennio fascista", la double décennie pendant laquelle Mussolini était au pouvoir] devront enfin être évalués : comment est né le berlusconisme, comment a-t-il pu s'enraciner ?
 
Une fois déchu, assigné aux travaux d’utilité sociale, le leader de Forza Italia disposera encore de deux armes redoutables : un appareil médiatique intact et des moyens financiers énormes (Sylos disait "monstrueux"). D'autant plus monstrueux en temps de vaches maigres. Absent du Sénat, il communiquera avec les Italiens par messages vidéo interposés.  En campagne électorale, il aura à ses côtés les plus à droite des partisans d'Angelino Alfano [vice-président du Conseil, ex-dauphin de Berlusconi, qui a refusé d’adhérer au nouveau parti du Cavaliere, Forza Italia] : aucun autre parti n'a autant de moyens que lui, ni son talent. Aux dernières élections générales, en février dernier, Mario Monti pouvait compter sur 15 ou 16 % d'intentions de vote. Alfano n'en a que 8 ou 9. La scission pourrait finalement favoriser Berlusconi, et le faire gagner contre n'importe quelle machine de guerre.

Le spectre de Machiavel
 
Mais, plus fondamentalement encore, c'est l'héritage culturel et politique – ses manières de penser, d'agir, le mal du siècle* – qui va perdurer. Sans un examen de conscience en profondeur, cet héritage ne cessera d'intoxiquer l'Italie. Le conflit d'intérêts pour commencer, et les relations incestueuses entre politique et affairisme : les deux persistent comme des modus vivendi de la politique. L’exclusion de Berlusconi ne les délégitime absolument pas.

Autre legs, le fait que la politique soit complètement séparée de la morale, voire opposée à cette dernière. C’est devenu une habitude, un credo épidémique. Leopardi, déjà, qualifiait les Italiens de cyniques car plus rusés, plus négligents et moins romantiques que les peuples du Nord. Rien n'a changé. On s’agrippe toujours à Machiavel, qui distinguait politique et morale. On se sert de lui pour prétendre que la fin justifie les moyens. Mais cette démesure donne corps à nos vices les plus profonds : les moyens deviennent la fin (le pouvoir pour le pouvoir) et l'altèrent. Ce faux machiavélisme existe à droite, à gauche, au Quirinal [siège de la présidence italienne].

Culture de l'amoralité et de l'illégalité

Le mythe de la société civile est un autre héritage de ces deux dernières décennies. L’idée que le peuple est meilleur que son chef, que ses verdicts dominent légalement les tribunaux.

Qui plus est, la société civile est "souvent considérée non seulement comme distincte de l’État, mais aussi comme son adversaire, quasiment comme si l’État (incarné par les gouvernements temporaires) devait être par nature l’ennemi du bien commun" [Salvatore Settis, historien de l’art et intellectuel italien].

La formule ainsi défigurée a fait des émules. La récupération oligarchique de la société civile (ou des "techniciens") fait que la politique est de plus en discréditée, la culture de l’amoralité et de l’illégalité étant, elle, de plus en plus considérée. L’affaire Annamaria Cancellieri en est un exemple probant : la mauvaise éducation devient une caractéristique de l’élite, qui ne cherche qu’à user de la politique comme levier, même à l’encontre des règles. Et cette élite finit par créer des exceptions permanentes, des coïncidences parfaites entre nécessité, absence d’alternative et stabilité.

Il en va de même pour la laïcité. Au cours de ces vingt dernières années, elle n’a plus seulement été tenue à distance, elle a été tenue en horreur. Le pontificat du pape François n'y change rien, puisque l’Église bénéficie plus largement que jamais d’un préjugé favorable, même sur des questions telles que la réforme de l’Église promise par le nouveau pape. Les batailles laïques auront difficilement leur place dans une Italie politique qui se réjouit de sa dépendance à l'égard du Vatican. À l’époque de Prodi, les démocrates évitaient de sortir du lot sur la question de la laïcité. Aujourd’hui, tous les dirigeants des grands partis (Enrico Letta, Angelino Alfano, Matteo Renzi) sont issus de la Démocratie chrétienne ou du Parti populaire.

"En Italie, rien de nouveau"

Et puis il y a l’Europe. Dans un discours adressé aux jeunes militants de Forza Italia, Berlusconi a lancé sa campagne antieuropéenne visant à vider le Mouvement 5 Étoiles de sa portée. Le récit de sa chute en 2011 est un concentré de rouerie: il accuse l’Union européenne, l’Allemagne, la France. Une fois encore, avec des prouesses de démagogie, il met le doigt sur le plus grand défaut des Italiens : "l’Italie esclave" dénoncée par Dante [Purgatoire, chant VI].

Non, nous n’avons pas effacé le berlusconisme, car la société est corrompue. "Nous sommes tous plongés dans la corruption." Nous ne sortirons de ces vingt années d’amoralité, d’immoralité et d’illégalité que si, en nous regardant dans le miroir, nous voyons notre propre image derrière le monstre. Sinon nous serons contraints de paraphraser Erich Maria Remarque: "En Italie, rien de nouveau." La guerre civile et la politique d’urgence menée par Berlusconi a bloqué la croissance civile et économique de notre pays, elle a perpétué la "putréfaction morale" mise en lumière par [l’écrivain et homme politique italien] Piero Calamandrei. Une génération entière a été sacrifiée sur l’autel de stabilités imaginaires. La déchéance de Berlusconi, si elle advient un jour, sera un premier pas. Mais elle ne servira à rien si l’atroce jugement de Calamandrei ne déchoit pas lui aussi.

 

Note :* en français dans le texte
Courrier International, reprise de l'article de La Repubblica, 27 Novembre 2013.

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Publié par Ludovic Bonneaud - dans Le reste du monde
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