PPP, le blog intégral: tout sur tout et un peu plus que tout, d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui et peut-être de demain!
III.UN PREFET DESSINATEUR
Le Préfet Mercier-Lacombe vient de prendre en mains l'administration de la Vienne, en remplacement de M. Paulze d'Ivoy. Le département est calme n'ayant jamais connu que de très faibles remous, vite apaisés. Des agitateurs professionnels, passés par Poitiers en même temps que le Prince-Président en 1852, n'ont pas réussi à ameuter la population. L'opposition légitimiste autochtone est de trop bonne éducation pour parvenir à braquer les esprits contre le gouvernement impérial et l'Eglise, par son évêque, fort peu bonapartiste et farouchement ultramontaine n'exerce de véritable influence politique qu'aux confins du département, dans les Deux-Sèvres. Mercier-Lacombre ronge son frein. Périgourdin de vieille souche, il a longtemps travaillé en Algérie, dans l'ombre de Bugeaud. Il garde la nostalgie du soleil africain et de l'action, cette forme noble de l'entêtement.
Juillet fait criailler les martinets aux tours de la Cathédrale Saint-Pierre:
- Que faire à Poitiers?
RIEN NE BOUGE
Rien ne bouge, sauf les martinets. La ville mène sa petite vie tranquille. L'ouvrier du bâtiment gagne 3,50F (1) par jour à rafistoler les vieilles maisons et la miche de pain de 4 kilos vaut 1,14F. Au plus haut prix, les pommes de terre ont atteint 0,60F, pour un double décalitre. La taxe fixe à 1,30F, le prix du kilo de boeuf. La musique du 5e Lanciers joue pour tout le monde, une fois par semaine, au rond-point de Blossac. Ses chefs de service ont rapporté tout cela au préfet Mercier-Lacombe qui, plume en main, se remémore les détails de ses conférences matinales et, machinalement, dessine des arcatures de mosquées et de palmiers. Il murmure:
- Là-bas, c'est l'heure du muezzin. A Alger, Henriette-Marie Bell commence sa promenade crépusculaire. Mercier-Lacombe est amoureux de cette jolie Anglaise, fille du Consul général de la Reine Victoria.
Il l'épousera bientôt. Dans la corbeille de mariage, il mettra la villa de Cannes qu'il a fait bâtir au bord de la mer, et aussi, une rue, la rue Mercier-Lacombe que la municipalité de Draguignan a baptisée à son nom parce que sa célébrité de préfet était grande, entre les Maures et l'Estérel.
- Serai-je jamais célèbre, à Poitiers? s'intérroge Mercier-Lacombe, Et comment? Certes pas par des discours, en cette contrée où les juristes et les beaux parleurs pullulent...
Pour flatter les goûts de l'Empereur parle-t-il, néanmoins aux ouvriers? Mais quoi leur dire de mieux que ce qu'a déjà dit Olivier Bourbeau? Le maître orateur n'a-t-il pas coupé les effets présents et à venir de tous les extincteurs du paupérisme à Poitiers en s'écriant, certain jour de 1847: "Le titre d'ouvrier n'est pas sans honneur et sans considération. Le nom réveille l'idée de la constance dans le travail, de la fermeté et de la résignation dans la mauvaise fortune..."
Il n'y a rien à ajouter, en 1860.
UN TRAIT DE PLUME
Reste à verser une obole à toutes les quêtes, nombreuses, que l'on fera pour l'épargne du pauvre et à donner l'exemple afin que le produit en soit plus fructueux qu'il n'a jamais été.
Prudence, toutefois, dans ce pays de prudents! Prendre garde aux impairs car les notables poitevins ne lésinent pas quant leur charité est rendue publique par les journaux...
MERCIER-LACOMBE se lève. Autour de la Préfecture la rumeur du petit peuple laborieux s'est tue. Le crépuscule tombe. Par la fenêtre, l'odeur des roses minte dans la cour, le long du mur d'enceinte:
-Ah! ce mur qui bouche l'horizon. Et cette Préfecture, dans le creux de la ville, écrasée par la Cathédrale!
Brusquement, Mercier-Lacombe repense à ce problème du relogement des Archives départementales et de l'Inspecteur d'Académie. Paulze d'Ivoy, son prédécesseur, avait avancé une possible solution en proposant la construction d'une Préfecture, sur le terrain occupé par la caserne de gendarmerie et puis s'était enterré dans des complications telles qu'il avait préféré emporter le dossier à Nice à son départ de Poitiers. Mercier-Lacombe n'est pas de ceux qui aiment reprendre les projets de ses devanciers mais, ce soir, il lui apparaît qu'il pourra user d'une certaine originalité:
-Je vais bâtir une Préfecture, là où peu de Poitevins l'attendent. Il retrouve ses ardeurs africaines et cette fièvre de créer qu'on assouvit, là-bas, avec une carte de géographie et un crayon.
Au mur, précisément, s'étale un des nombreux plans, oeuvre du père Pichot, le lithographe, spécialiste des voies d'accession de la gare au plateau, auteur de projets d'embellissement de la ville, légitimiste sans doute aussi. Pas si sot que cela, ce doux entêté qui colorie en rouge l'embarcadère et, en vert, les voies grimpant, arrondies le rebord occidental de la falaise et puis foncent, toutes droites, vers le centre.
L'oeil de Mercier-Lacombe repère la place d'Armes et son petit rond central qui figure une fontaine vétuste et tarie, orgueil et dérision des Poitevins mais bon point de départ pour un tracé. Vers l'ouest, deux rues bordées de maisons que séparent des hectares de jardins, vergers, cours et remises. Le doigt du préfet, partant du petit rond, traverse les deux rues sans hésiter et passe, même, par delà une troisième, revient au petit rond, va vers l'Est, traverse une rue.
Mercier-Lacombe sourit, recule, cligne de l'oeil comme un artiste et tourne sa plume dans l'encrier. Puis revient au plan du père Pichot sur lequel d'un trait, net et droit, il joint les terrains du Puy garreau à ceux de la Visitation. Il crève les rues du Puygarreau, de la place d'Armes, des Hautes-Treilles et des Ecossais, il démolit les maisons et les serres, les toîts à cochons et les ateliers. Il place la Préfecture à l'Ouest, du côté des grands espaces, et l'Hôtel de ville, en face:
-Paulze d'Ivoy n'y vait pas pensé. Leur échevinage est une ruine. De l'air, de la lumière!
Mercier-Lacombe exulte: La rue? Ce sera la rue...Mias il hésite car il faut tout de même raison garder et donner à César ce qui doit lui revenir:
-Ce sera la rue impériale!
Alain R. DANY
Prochain article: un match de billard administratif
(1) Pour établir une comparaison avec nos prix actuels on peut mulitiplier par 3.
(à suivre)
Centre Presse, mi-août 1965.
Précédemment:
A suivre:
IV .UN MATCH DE BILLARD ADMINISTRATIF