PPP, le blog intégral: tout sur tout et un peu plus que tout, d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui et peut-être de demain!
Arts et spectacles
Livres
Le coup de coeur des Renaudot junior
Pour la deuxième année, les lycéens de Loudun attribuent leur prix Renaudot junior. Rien à voir avec les Parisiens. Leur chouchou à eux aussi c'est "Jacob Jacobi".
LA REINE BLANCHE est-elle en passe de faire de l'ombre Chez Drouant avec son prélat au chocolat fondant et ses jeunes effeuilleuses de bonnes pages romanesques? Hier, le restaurant loudunais, nappés de ses plus belles couleurs, bruissait de murmures fébriles. Chut! Pendant que le chef Pascal Meiche chouchoutait en cuisine son médaillon de volaille farçi d'une duxelle de champignons, neuf élèves du lycée Guy-Chauvet de Loudun guettaient le journal de treize heures. Ces huit filles et "leur" garçon composent le jury Renaudot junior 94. Hors temps scolaire, ils - par les filles pour ce masculin ultra-minoritaire qui l'emporte malgré tout!- se sont infusés, pour la plupart, la douzaine d'ouvrages préselectionnés pour l'attribution des grands prix littéraires de rentrée. Le bel et louable effort. Leur verdict allait-il coincider avec celui du jury officiel? S'en approcher? Ou bien carrément prendre ses distances avec l'avis dominant de leurs ainés?
Petit suspense. Une information tombe en plein coeur du feuilleté de saumon crème ciboulette. Pas de panique: c'est une fausse nouvelle. La vraie survient: les très doctes jurés parisiens ont consacré sans état d'âme, Nicolas Bréhal, au premier, pour son roman Les Corps Célestes. Quelques voix éparses se sont égarés sur Mon Ami Pierrot (Michel Braudeau) et Les Jours ne s'en vont pas très longtemps (Angélo Rinaldi). En revanche, Chez Drouant a boudé jusqu'au bout Jacob Jacobi de Jack-Alain Léger qui fait, lui, les délices des jeunes jurés enthousiastes au point de lui attribuer, au premier tour, à six voix, leur Renaudot junior.
Les doigts d'Alice Grasset, lectrice présidente, tremblent un peu pour ouvrir l'enveloppe enserrant leur lauréat chouchou. L'émotion. Le reste est impeccable. Une cohabitation joliment maîtrisée avec les médias régionaux, un sourire craquant, surtout un plaisir gourmand des mots pour expliquer le bon choix du jury junior "conquis par l'écriture très ample et limpide" de J-A. Léger, auteur prolixe de Mon premier amour et du Siècle des Ténèbres entre autres romans. "Il sait tout faire et il le fait bien" suggère Alice avant de prendre en ligne, André Bourin, le président du Renaudot national. Non content d'être garçon, Sébastien, le seul gars du junior fait de la réticence. Il aurait préféré Les Corps Célestes. Comme ses très parisianistes ainés. Mais il s'efface derrière la majorité féminine. "Ca va, elle est supportable". Théophraste Renaudot peut dormir en paix. Le père de la Gazette qui naquit, en décembre 1586, à Loudun, à l'angle de la rue des Robins et de la petite rue du Jeu-de-Paume, n'aurait, peut-être, pas fait un autre choix. Encore que Jacob Jacobi parle beaucoup de nègre, cet auxiliaire discret et zélé de l'écrivain en mal d'sinpiration.
Alain BLANCHARD
La Nouvelle République, Mardi 9 Novembre 1993.