PPP, le blog intégral: tout sur tout et un peu plus que tout, d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui et peut-être de demain!
Changements de noms
Le passage du totalitarisme à l'ère démocratique s'est vigoureusement marqué aux changements de dénomination des villes de l'ex-URSS, voire des régions et des républiques. Le mouvement date de la seconde moitié de la pérestroïka: en 1986-1988 cinq villes avaient déjà été rebaptisées; leur nombre s'est élevé à 49 entre 1989 et 1991. Deux principes sont en oeuvre: la désoviétisation partout, et la nationalisation de surcroît dans les républiques émancipées de la tutelle russe.
On a d'abord pris congé des plus récents dirigeants disparus: Brejnev, Oustinov, Andropov, Tchernenko furent rebaptisées Nabérejnyé Tchelny, Ijevsk, Rybinsk, Charypovo. Puis vint le temps de leurs maîtres et symboles, effacés au profit des noms qu'ils avaient eux-mêmes effacés: Lénine a perdu Léningrad (Saint-Petersbourg), Léninabad (Khodjent), Léninakan (Goumri), Léninsk (Assaka); on a abandonné Jdanov (Marioupol), Gorki (Nijni-Novgorod), Kalinine (Tver), Sverdlovsk (Ekatérinbourg), Kouibychev (Samara), Ordjonikidzé (Vladicaucase), Dzerjinski (du Dniepr, redevenue Kamiansk, la pierreuse), Frounzé (Bichkek), Gottwald (Zmiev), Ghorghiou-Dej (Liski) et quelques célébrités locales comme Zagorsk (Serguiev Possad), Kapsoukas (Marijampole, prononcer Mariiampolié) ou Djamboul (Aoulié-Ata).
Le processus est loin d'être achevé, et il est bloqué par les nostalgies: les régions de Léningrad et Sverdlosk n'ont pas suivi l'exemple de leur capitale, et ô combien de cités, perdues dans leurs périphéries lointaines, se nomment encore Kirovsk, Léninsk, Kalininsk, Kouibuchevsk, Dzerjinsk, Soviétique, Komsomolsk, Prolétarienne, Armée Rouge, Premier-Mai ou Octobre, voire Karl-Marx ou Karl-Liebknecht, Togliatti ou Thorez! Le région ukrainienne de Donetsk est particulièrement riche en la matière: il y a toujours 4 Premier-Mai et 4 Kirovsk, 3 Artémovsk, 2 Sverdlovsk, Dimitrov et Stakhanov, et en outre un Communard et une Jeune-Garde. Le retour aux anciens noms demande d'ailleurs quelque prudence: Dzerjinsk, près de Nijni-Novgorod, s'appelait Rastiapine (L'Ahuri); Chemin-de-Fer (Jeleznodorojny, près de Moscou) se nommait jadis La Fauche (Obiralovka); Villeslave ou Villeglorieuse (Slavogorod, dans la région de Moguilev) était Beuverie...
Si de grandes villes comme Saint-Petersbourg, Samara, Ekatérinbourg, Tver ont changé très vite et résolument, au prix d'un référendum s'il le fallait, beaucoup hésitent encore, telles Kaliningrad (Königsberg), Kirov (Viatka), Engels (Pokrovsk), Dimitrovgrad (Mélékès). Simbirsk vient tout juste de faire le saut, hésitant à oublier la famille de Lénine (Oulianovsk). Il arrive que les autorités municipales aux anciennes valeurs.
Dans les républiques voisines, des noms sont en outre transcrits ou traduits en langue nationale, ce qui change l'orthographe, ou davantage. Les pays Baltes ont repris noms et orthographes propres, renommé Kapsoukas en Marijampole et Kinguisepp en Kuresaare, etc. Les Ukrainiens disent et écrivent Lviv (Lvov), Kharkiv (Kharkov), Mikolaïv (Nikolaïev), Ternopil (Ternopol), etc. En Biélorussie, en principe Grodno devient Hrodno, Gomel Homel et Moguilev Mahiliou...En Asie centrale, Gouriev est devenue Atyraou (Côte découpée) et Chevtchenko Aktaou (Mont Blanc), Frounzé Bichkek (le bichkek est en kirghize le fouet à battre le koumiss, lait de jument fermenté), et Neftezadovsk (Usine-à-Pétrole) Seïdi, Kirovabad en Azerbaïdjan, qui fut Elisabethville (Elisavetpol) de 1804 à 1918, a repris son vieux nom originel de rivière et de tribu, Gandja. Non sans de surprenantes résurgences: tandis qu'en Turkménie la région de Krasnovodsk (Eau rouge, ou Belleau, nom donné au fortin russe originel de 1869) se nommait Balkan, son chef-lieu, éperdu d'amour pour l'actuel président de la république Niazov, réélu par 99% des électeurs inscrits, choisissait en 1993 de se nommer "chef adoré des Turkmènes", Sapamourad Turkmenbachi!
Sergueï Tarkhov (adapté et actualisé par Roger Brunet et Denis Eckert).
Roger Brunet, Denis Eckert, Vladimir Kolossov, Atlas de la Russie et des pays proches, 1995, pp. 23-24.