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PPP, le blog intégral: tout sur tout et un peu plus que tout, d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui et peut-être de demain!

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Poitiers sous le Second Empire (VIII) : la paisible vie de la Place d'Armes

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VIII. VOYAGE AUTOUR DE LA PLACE D'ARMES

 

La Rue Impériale est, enfin percée. Sur ses deux côtés, on construit les murs qui, joignant les pans laissés par les démolisseurs, formeront les façades des maisons. Façades provisoires, dit-on, car des embellissments sont prévus. Nous sommes en 1866.

La Préfecture sort de terre. Pour le gros-oeuvre de la cour d'honneur, la pierre de Lavoux a dû être remplacée par celles des Lourdines: difficultés d'approvisionnement, annonce l'entrepreneur. Pour le corps principal d'habitation, les fondations sont en pierre dure de Chauvigny. Mais quand, sur ces socles d'un matériau indigène, apparaissent les murs de brique imposés par un architecte parisien, Charles de Chergé voit rouge, bien sûr! mais à sa manière.

-Pourquoi, interroge-t-il avec une courtoisie pincée, dans un pays renommé pour la brillante et solide qualité des matériaux de construction qu'il exporte au loin, n'a-t-on trouvé rien de mieux que d'importer des briques?...

Plus tard, il risquera une épigramme, menue fléchette qui ne portera pas davantage que toutes celles décochées par lui et les légitimistes en quinze années d'opposition au régime impérial, ses pompes et ses oeuvres. Les jeux de l'esprit perdent de leur intéret au fur et à mesure que l'Intérêt - avec un I majuscule - accapare les esprits. La grande bourgesoisie poitevine, a noté le Préfet dans un de ses rapports sur l'esprit public du département, a formé un parti bleu qui se détache de l'opposition et manifeste de plus en plus son attachement au gouvernement de Napoléon III. La place d'Armes où, naguère encore, se tenaient des discussions sur des sujets de politique générale, ne connaît plus que des conversations d'affaires: prix des terrains et revenus d'immeubles. Le bâtiment va. Tout va!

 

TECHNIQUE DU BOULITAGE

 

Jeanne Moreau est femme de chambre au service de Mme Marie Bergé, une veuve dont la quarantaine, encore fraîche, s'accomode mal du manque d'idéal de ces temps calculateurs. Maîtresse et servante occupent le premier étage de la maison, portant le n° 20  de la rue de la Place-d'Armes, qui appartient au lithographe Adolphe Pichot. Exposé plein Est, à l'angle de la nouvelle rue Impériale, l'appartement domine le plus beau paysage urbain qui se puisse rêver: soixante ares de terrains, vingt-cinq maisons et cent quatre vingt degrés de vue imprenable. Quand le soleil de fin d'après-midi dore la place, à l'heure où la vie poitevine s'anime, les fenêtres de Marie Bergé sont à l'ombre et la veuve, à travers le tulle des rideaux, peut assouvrir sa passion de boulitage.

Le boulitage est un très ancien jeu poitevin dont les règles ont la pure simplicité de l'antique. Il consiste, dans son principe à voir sans être vu et, dans les cas particuliers, à observer les mouvements et attitudes des passants d'une rue, des promeneurs sur une place publique, subsidiairement des occupants d'une cour intérieure mais jamais - sauf circonstances exceptionnelles qu'il convient d'attribuer au seul hasard-, d'un appartement. Il se pratique assis auprès d'une vitre voilée et comporte un certain nombre de finesses que l'on peut classer comme suit, par ordre croissant de difficulté: scruter les tenus vestimentaires, les physionomies; enregistrer actions et réactions des personnages dans l'absolu et, dans le milieu ambiant; deviner les pensées; subodorer les états d'âme, apercevoir les destinées. Il mobilise l'attention du pratiquant et sa puissance d'imagination, et toutes les ressources de sa logique. Il procède de l'expérience de laboratoire et des mathématiques de probabilités. Il peut à loisir se compliquer de contre-épreuves pour peu qu'on dispose d'un partenaire doué de prompts réflexes d'interrogateur, de quelque intuition et d'une assez grande vitesse de déplacement sur le terrain.

Mme Veuve Marie Bergé pratique ce boulitage distingué car sa femme de chambre Jeanne Moreau possède bon pied, bon oeil, bonne langue, oreille fine et cette conception du monde que donne le long célibat. Au dernier recensement, Jeanne n'a pas caché ses quarante-cinq ans.

 

LA TOURNEE DES CAFES

 

Encore qu'elle n'aime pas se commettre avec la domesticité ordinaire, Jeanne Moreau, quand elle va faire les courses pour sa maîtresse, vers les quatre heures de l'après-midi, dit quelques mots de complaisance à Marie, la souillon du Café Le Castille, qui "since" le bas de la devanture. Paraissent, alors, sur le seuil, ceints de leur blanc tablier, avec leur rondin d'alpaga, le plastron luisant d'amidon et des favoris frisottants, les trois garçons de café François, Gaspard et Alexandre. Ils risquent sur la place un regard et, vite, regagnent la pénombre. Ils sont jeunes, beaux et solennels. Par Marie, certain jour, Jeanne Moreau a su que les deux derniers étaient Suisses. Elle l'a dit à Mme Bergé et, suprême gâterie, elle a pu rapporter leurs noms. Le plus grand, le plus distingué, cet Alexandre au regard noir se nomme Casanova:

-Ah! Casanova! a soupiré la veuve.

Le Castille est dirigé par Hilaire Conte qui, bien que locataire du père Jacométy, a de l'avoir et de l'ambition. Son fils Georges fait son droit. Sa clientèle est la plus huppée de la ville: noblesse d'ancien régime et officiers de chasseurs à cheval, grand bourgeois et hommes de loi, Hilaire Conte sait présenter ses devoirs à chacun, parler de chasse à courre et de placements financiers, de projets d'urbanisme et de saison théâtrale. Sur ces deux sujets, il est documenté par son voision Pichot et par Emile Filhol qui habite au 29, une chambre de célibataire et dirige le Théâtre municipal. Le journaliste Piogeard vient se joindre au trio qui bavarde à l'angle de la place, devant le café, quand l'heure est creuse. Conversation sur des sujets artistiques le plus souvent. S'il est question de la favorite, c'est de celle de Scribe qu'il s'agit et que l'on jouera encore, au Théâtre, sur une musique de Donizetti. Marie Bergé voit la main de Filhol qui dessine, dans l'air bleu, des volutes pour rappeler les triolets de la partition et Piogeard qui oublie un instant, par la vertu des harmonies d'opéra, ses soucis de journaliste gouvernemental.

Calme plat du côté du grand café Kern. Les deux garçons sont, sur le pas de la porte, moins raides que ceux du Castille. Ils attendent les étudiants qui les tutoient et leur empruntent, à l'occasion, quelques écus. A côté, l'horloger Mercier et son apprenti besognent dans l'échoppe.

Par la porte étroite du couloir entreront, samedi soir, les clients du cabaretier Noisette et ceux de Félicité Millet, débitants de vin. Ouvriers et petits employés, amateurs de gros rouges et de goutte de marc qui traverseront la place pour aller au Café du XIXème siècle et du Jet d'Eau se mêler aux artisans et aux boutiquiers quand ils auront l'oreille rouge et la langue déliée.

A petits pas mesurés, les rentiers vont au Cercler Lacroix et saluent M. Martin. Ils iront peut-être achever leurs entretiens paisibles chez cet honorable cafetier, qui sait s'enquérir des nouvelles de la santé de chacun et dont la servante Marie a, dans le sourire, toute la grâce de vingt-deux printemps, disent-ils.

L'officier en retraite Auguste Porcher, sort du 27, répond en touchant le bord de son chapeau au salut de Sosthène Marot, boucher, qui offre au soleil son ventre rebondi sous un tablier ensanglanté, ôte sa coiffure pour dire ses civilités au pharmacien Octave Berland qui surveillait son élève Alexandre Delhomme, un gamin de quinze ans préférant les boules de gomme au beurre de cacao.

Marie Bergé, de sa fenêtre, voit le capitaine lisser sa moustache et tendre le jarret. Elle trouve étrange que cet homme de cinquante quatre ans, encore alerte, décorté, passe le plus clair de son temps à parler d'escopettes chez l'armurier Mérieux, là-bas. Elle aimerait bien l'entendre, ici, raconter ses campagnes...

 

UN JEUNE HOMME PENCHE SUR SON AVENIR

 

Mais voici, qui couple la place en diagonale depuis le coin du Théâtre pour aller vers le n°27 un jeune homme "élancé, distingué, le visage froid" (1). Il demeure dans la maison de Me Hippolyte Hastron, avocat, fils de l'ancien maire de Poitiers, où il occupe une chambre que les livres encombrent: livres de droit parce qu'il est étudiant à la Faculté, livres de poésie parce qu'il aime les vers. Des tableaux qu'il a peints ornent les murs, paysages de la Vendée chère à son coeur et chiens et chats et oiseaux qu'il a portraiturés à Nantes dans la maison de sa mère les élève avec passion. Un soir, la lampe brûle longuement sur la table où il travaille. Penché sur sa feuille, le jeune homme écrit à sa mère, sa seule confidente:

"Je songe que demain soir à pareille heure, ton pauvre fils sera à un moment bien critique de son existence. Je vais au bal, c'est tout dire! Ce sera un premier acte de courage signal de bien d'autres. Néanmoins, j'irai car je suis inflexible: je sens que cela est nécessaire pour acquérir de l'aplomb, non seulement dans le monde mais encore au barreau. Si, pour prendre de l'assurance dans la parole, il fallait me coupais les doigts, je crois que je n'hésiterais guère...(1)"

Au Théâtre, M. Filhol fait renger les fauteuils le long des murs du parterre et prépare la salle de bal pour Carnaval. On dansera, demain, polkas, mazurkas, valses et quadrilles et les filles de la haute société poitevine porteront des robes tirées du "Journal des Demoiselles".

Un jeune homme prend ses résolutions, penché sur son avenir qu'il veut faire à sa taille. De celui-là, Marie Bergé ne sait rien d'autre que la froide résolution, lue par sa femme de chambre sur un visage glabre et pâle et dans le regard dont l'indiscrète Jeanne Moreau a supporté, un jour, l'étrange fixité. Ce jeune homme c'est Pierre, Marie, René Ernest WALDECK ROUSSEAU, futur président du Conseil de la IIIe République.

Si, par quelque crépuscule de l'année 1866, Marie Bergé le voyant passer a murmuré: "Il ira loin...", elle aura gagné la plus belle de toutes les parties de boulitage. Elle aura même prononcé la seule parole historique d'une période où Poitiers prenait la forme et le style qu'elle devait longtemps garder.

 

FIN

 

Alain R. DANY

 

(1) Henry LEYDET: Waldeck-Rousseau et a IIIe Réublique, Fasquelle édit. 1908.

 

Précédemment:

I. LA COURSE DE LENTEUR

II. LES REVES DES NOTABLES

III. UN PREFET DESSINATEUR

IV. UN MATCH DE BILLARD ADMINISTRATIF

V. REPONSE ENTRE LES LIGNES

VI. LA GEOMETRIE SUBTILE

VII. COMMENT ON ECORNA LES AUGUSTINS

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