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PPP, le blog intégral: tout sur tout et un peu plus que tout, d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui et peut-être de demain!

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Un édito de Jean-Marie Colombani sur les attentats du 11 Septembre 2001

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En Une de la Nouvelle République, Mi-Septembre 2001.

 

Nous sommes tous des américains

 

Comme dans tous les moments les plus graves de notre histoire, comment ne pas se sentir profondément solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis dont nous sommes si proches et à qui nous devons la liberté?

 

Dans ce moment tragique où les mots paraissent si pauvres pour dire le choc que l'on ressent, la première chose qui vient à l'esprit est celle-ci: nous sommes tous des américains. Nous sommes tous des new-yorkais, aussi sûrement que John Kennedy se déclarait, en juin 1963 à Berlin, berlinois.

Comment ne pas se sentir en effet, comme dans les moments les plus graves de notre histoire, profondément solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et à qui nous devons la liberté et donc otre solidarité? Comment ne pas être en même temps aussitôt assailli par ce constat: le siècle nouveau est avancé?

La journée du 11 septembre 2001marque l'entrée dans une nouvelle ère, qui nous paraît bien loin des promesses et des espoirs d'une autre journée historique, celle du 9 novembre 1989, et qu'une année quelque peu euphorique, l'an 2000, que l'on croyait pouvoir se conclure par la paix au Proche-Orient, avait fait naître.

Un siècle nouveau s'avance donc, technologiquement performant, comme le montre le sophistication de l'opération de guerre qui a frappé tous les symboles de l'Amérique: ceux de la surpuissance économique au coeur de Manhattan, de la "puissance" militaire au coeur du Pentagone, et enfin de la puissance tutélaire du Proche-Orient tout près de Camp David. Les abords de ce siècle sont aussi inintelligibles. Sauf à se rallier promptement et sans précautions au cliché déjà le plus répandu, celui du déclenchement d'une guerre du Sud contre le Nord. Mais dire cela, c'est créditer les auteurs de cette folie meurtrière de "bonnes intentions" ou d'un quelconque projet selon lequel il faudrait venger les peuples opprimés contre leur unique oppresseur, l'Amérique. Ce serait leur permettre de se réclamer de la "pauvreté", faisant ainsi injure aux pauvre! Monstrueuse hypocrisie: aucun de ceux qui ont prêté la main à cette opération ne peut prétendre vouloir le bien de l'humanité. Ceux-là ne veulent pas d'un monde meilleur, plus juste. Ils veulent simplement rayer le notre de la carte.

La réalité est plus sûrement celle, en effet d'un monde sans contrepoids, physiquement destabilisé, donc dangereux faute d'équilibre multipolaire. Et l'Amérique, dans la solitude de sa puissance, de son hyper-puissance, en l'absence désormais de tout-contre modèle soviétique, a cessé d'attirer les peuples à elle; ou plus précisément, en certains points du globe, elle ne semble plus attirer que la haine. Dans le monde régulé de la guerre froide où les terrorismes étaient peu ou prou aidés par Moscou, une forme de contrôle était toujours possible; et le dialogue entre Moscou et Washington ne s'interrompait jamais.Dans le monopolistique d'aujourd'hui, c'est une nouvelle barbarie, apparemment sans contrôle, qui paraît vouloir s'ériger en contre-pouvoir. Et peut-être avons-nous nous mêmes en Europe, de la guerre du Golfe à l'utilisation des F16 par l'armée israélienne contre les Palestiniens, sous-estimé l'intensité de la haine qui, des faubourgs de Djakarta à ceux de Durban, en passant par ces foules réjouies de Naplouse et du Caire, se concentre contre les Etats-Unis.

Mais la réalité, c'est peut-être aussi celle d'une Amérique rattrapée par son cynisme: si Ben laden est bien, comme semblent le penser les autorités américaines, l'ordonnateur de la journée du 11 spetembre, comment ne pas rappeler qu'il a lui-même été formé par la CIA, qu'il a été l'un des éléments d'une politique, tournée contre les Soviétiques, que les Américains croyaient savante? Ne serait-ce pas alors l'Amérique qui aurait enfanté ce diable?

En tout état de cause, l'Amérique va changer. Profondément. Elle est comme un grand paquebot, glissant longtemps sur une même trajectoire. Et lorsque celle-ci est infléchie, elle l'est durablement. Or, même si ce langage est galvaudé, les Etats-Unis viennent de subir un choc sans précédent. Sans remonter à la toute première agression sur son territoire, celle de 1812 où l'armée britannique détruisit la première Maison Blanche, l'épisode le plus proche qui s'impose est celui de Pearl Harbor. C'était en 1941, loin du continent, avec des bombardiers contre une flotte militaire: l'horreur de Pearl Harbor n'est rien en regard de ce qui vient d'arriver. Elle est au sens propre sans commune mesure: hier 2400 marins engloutis, aujourd'hui bien plus de civils innocents.

Pearl Harbor avait marqué la fin de l'isolationnisme ancré au point d'avoir résisté même à la barbarie de Hitler. Quand, en 1941, Charles Lindberg, faisait une tournée de conférences en Europe pour plaider contre toute implication américaine, une large partie de l'opinion outre-Atlantique rêvait déjà d'un repli sur l'espace latino-américain, laissant l'Europe à ses ruines et à ses crimes. Après Pearl Harbor, tout a changé. Et l'Amérique a tout accepté le plan Marshall comme l'envoi de GI sur tous les points du globe. Vint ensuite la déchirure vietnamienne qui a débouché sur une nouvelle doctrine, celle de l'emploi massif et rare de la force, accompagnée du dogme du "zéro mort" américain comme cela fut illustré pendant la guerre du Golfe. Tout cela est désormais balayé: nul doute que tous les moyens seront utilisés contre des adversaires restés à ce jour insaisissables.

La nouvelle donne qui s'esquisse dans le sang comporte à ce stade au moins deux conséquences prévisibles. Toutes deux ont trait aux alliances: c'en est bel et bien fini d'une stratégie toute entière construite contre la Russie alors soviétique. La Russie du moins dans sa partie non islamisée, va devenir le principal allié des Etats-Unis. Mouvement que le président Poutine a saisi dès le soir du drame. Peut-être en est-fini aussi d'une alliance que les Etats-Unis avait esquissée dès les années 1930 et solidement établie dans les années 1950 avec l'intégrisme musulman sunnite, tel qu'il est défendu notamment en Arabie Saoudite et au Pakistan. Aux yeux de l'opinion américaine et de ses dirigeants, l'islamisme, sous toutes ses formes, risque d'être désigné comme le nouvel ennemi. Certes, le réflexe anti-islamiste avait déjà donné lieu, après l'attentat d'Oklahoma City,contre un immeuble fédéral, à des déclarations ridicules, sinon odieuses. Mais, cette fois, la haine inextenguible qui nourrit ces attentats tout comme le choix des cibles et le caractère militaire de l'organisation nécessaire limitent le nombre des auteurs possibles.

Au-delà de leur apparente folie meurtrière, ces derniers obéissent malgré tout à une folie. il s'agit évidemment d'une logique barbare, d'un nouveau nihilisme qui répugne à une grande majorité de ceux qui croient à l'islam, dont la religion n'autorise pas plus le suicide que le christianisme; à plus forte raison le suicide couplé au massacre d'innocents. Mais il s'agit d'une logique politique qui par la montée aux extrêmes veut obliger les opinions musulmanes à "choisir leur camp" contre ceux qui sont couramment désignés comme "le grand Satan". Ce faisant, leur objectif pourrait bien être d'étendre et de développer une crise sans précédent dans l'ensemble du monde arabe.

A long terme, cette attitude est évidemment suicidaire. Parce qu'elle attire la foudre. Et qu'elle peut l'attirer sans discernement. Cette situation commande à nos dirigeants de se hisser à la hauteur des circonstances. Pour éviter aux peuples, que ces fauteurs de guerre convoitent et sur lesquels ils comptent, d'entrer à leur tour dans cette logique suicidaire. Car on ne peut le dire avec effroi: la technologie moderne leur permet d'aller encore plus loin. La folie, même au prétexte du désespoir, n'est jamais une force qui peut régénérer le monde. Voilà pourquoi, aujourd'hui, nous sommes américains.

 

Le Monde 2 Hors-Série N°1, Septembre 2001. Jean-Marie Colombani fut directeur du journal Le Monde de 1994 à 2007.

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