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Gros sous
LE REGNE DES SPONSORS
Le sport a besoin de beaucoup d'argent. Il lui permet de se développer. C'est pourquoi le secteur privé assiste l'Etat et les collectivités locales.
Les puristes renâclent encore. Un voilier baptisé "Kriter" "Elf-Aquitaine" ou "Paul Ricard", ça manque de noblesse. Mais sans le mousseux, le pétrole et l'anisette, il n'y aurait pas de multicoques engagés dans les courses océaniques. Et les Anglais, gardiens de la tradition, ont dû se rendre à l'évidence.
Le coût faramineux d'un trimaran ou d'une voiture de formule 1 utilisant les technologies d'avant-garde, rend nécessaire le recours à un sponsor. Les problèmes financiers que posent aux collectivités locales les subventions versées aux clubs de football ne peuvent être résolus qu'avec l'intervention de nouveaux partenaires. Les difficultés soulevées par l'organisation d'épreuves comme celle du Tour de France cycliste ont entraîné depuis longtemps le remplacement des équipes nationales et régionales par des équipes de marques.
Cela ne va pas sans inconvénient. En signant un contrat de sponsorisation avec Opel, les Girondins de Bordeaux favorisent incontestablement la pénétration du constructeur allemand sur le marché français. Ils entrent dans le jeu de la General Motors qui veut supplanter son principal concurrent en Europe, et accorde à sa filiale des moyens de production et de promotion dont notre industrie automobile subit elle aussi les effets.
Pour améliorer son image auprès du grand public, Opel a eu la bonne idée de se lier au sport le plus populaire et à des clubs prestigieux: Bordeaux en France, Fiorentina de Florence en Italie, Standard de Liège en Belgique, Feyenoord en Holande. R.T.L. qui finance Paris-Saint-Germain, a adopté la même stratégie. Mais tout le monde y trouve son compte. Si le football accroît ses revenus, il pourra offrir un meilleur spectacle. Si le club champion de France peut acheter et rétribuer les joueurs de classe internationale, il aura davantage de chances de briller dans les coupes européennes. Michel Platini revenant en France grâce à l'argent d'une firme étrangère, ce serait finalement une excellent opération. On peut rêver...
La loi du sponsor
Faut-il s'indigner des gains des stars du ballon rond? Trois millions de francs pour une saison à la Juventus de Turin, ce n'est pas plus scandaleux que bien des cachets versés aux vedettes de l'écran pour le tournage d'un film. Les six millions de dollars amassés l'an dernier par John Mac Enroe paraissent nettement moins justifiés et Nelson Paillou, le président du Comité national olympique et sportif français, a sans doute raison d'affirmer que "le tennis professionnel mordra la poussière, victime de ses excès". D'ailleurs, les joueurs qui ne savent pas refuser un match-exhibition finissent par être punis de leur cupidité. Fatigués, déconcentrés, ils perdent les grands tournois officiels et ternissent leur réputation. Il y a toujours un moment où un vrai champion doit choisir entre le fric et la gloire.
La loi du sponsor le plus riche, et donc le plus puissant, ne détermine-t-elle pas le déroulement de certaines compétitions? Les amateurs de cyclisme savent que Bernard Hinault a reçu un soutien efficace de Luis Herrera dans deux étapes décisives du Tour de France. "Communauté d'intérêt", a dit le coureur breton avec une belle franchise. Bernard Tapie a manifestement fait ce qu'il fallait pour que la victoire n'échappe pas à l'équipe de La Vie Claire. Personne ne serait surpris en apprenant que le coureur colombien est devenu l'équipier de Bernard Hinault et de Greg Lemond. Mais c'est d'abord par sa classe, par sa volonté, par son intelligence de la course que le "Blaireau" s'est imposé dans le peloton et dans sa formation.
Alain Calmat l'a reconnu: le sport a besoin de beaucoup d'argent. la gauche socialiste en est venue, là aussi, à une vision réaliste et pragmatique des choses. Elle encourage l'aide aux sportifs par des dispositions fiscales. Elle admet la collaboration des pouvoirs publics et du secteur privé pour le financement de la politique sportive. A une condition: que le mouvement associatif garde toujours le leadership des opérations.
De l'avis du Tourangeau André Laurent, le nouveau directeur des sports, les fédérations tiennent bien en main le sponsoring et la publicité. Elles restent maîtresses des calendriers et des épreuves. Il faut toutefois rappeler que la chaîne de télévision américaine NBC a réussi à convaincre les organisateurs du tournoi de Wimbledon de faire jouer la finale non plus en semaine, mais le dimanche. Il faut surtout souligner les risques d'un enjeu financier trop important dans certaines disciplines.
En renonçant au cyclisme professionnel, la Redoute et Renault condamnent au chômage des coureurs de valeur. L'argent fait vivre le sport. Il lui permet de se développer. Mais il peut aussi le tuer avec des surenchères démesurées. Raphaël Géminiani voit juste: s'il ne reste pus qu'une équipe, l'intérêt disparaît. Le cyclisme ne vaut que par la présence de plusieurs équipes ayant chacune un leader. Un sujet de méditation pour l'insatiable Bernard Tapie.
Serge BIJONNEAU
La Nouvelle République, vers Juillet-Août 1985.